jeudi 17 août 2017

Dépasser l’urgence de vivre


De retour au bistro sur l’heure du dîner, le pêcheur s’assoit à la seule table disponible. En repoussant légèrement les restes de nourriture du client précédent, il attend que la serveuse vienne nettoyer et dresser la table. Comme il constate qu’elle est affairée à servir plusieurs clients, il ne se formalise pas de la situation et choisit plutôt de contempler le magnifique décor extérieur qu’il perçoit par la fenêtre.

Son attention est cependant perturbée par les mouvements dans le restaurant et surtout par les actions de nervosités et d’inattention de la femme. Celle-ci parle fortement, sert les clients avec empressement et à quelques reprises, bouscule une chaise ou échappe une assiette.

Le pêcheur se fait la réflexion suivante :

Le pêcheur : Elle a bien changé depuis que je l’ai rencontré il y a deux semaines. Elle était très calme et prenait soin de chaque geste envers les clients. Mais voilà que l’ambiance de ce petit bistro s’est transformée avec la présence d’énergies perturbatrices. C’est peut-être parce qu’il y a beaucoup de personnes et qu’elle est un peu débordée.

Après environ 10 minutes, la serveuse se rend compte que son client près de la fenêtre n’a pas été répondu. Elle se dirige vers lui avec les bras chargés d’assiettes et lui dit qu’elle revient tout de suite le servir et s’en retourne vers les cuisines pour en ressortir cinq minutes plus tard. De retour à la table du pêcheur, elle ne fait aucunement allusion au nombre de personnes à servir, mais s’exprime plutôt de la manière suivante :

La serveuse : Je suis désolé, tout va trop vite aujourd’hui. On dirait que j’ai perdu le contrôle de la salle à dîner.

Sans même dire bonjour, elle se met à prendre la commande de son client, tout en ramassant d’autres assiettes sur les tables adjacentes et elle replace les sachets de sucre dans leur contenant.

La serveuse : Qu’allez-vous prendre ? Tout en continuant de bouger continuellement.

Le pêcheur de répondre :

Le pêcheur : Servez-vous encore des déjeuners ? Je prendrais deux œufs tournés, crevés et bien cuits, avec des rôties pain brun et un bon café doux s’il vous plait.

La serveuse ne prend aucune note et repart vers la cuisine mais fait demi-tour après seulement dix pas. Elle demande des précisions sur la commande :

La serveuse : Vous m’avez bien dit un œuf tourné et non crevé avec des rôties au pain brun.

Comme le pêcheur a perçu l’inattention, il s’attend à ce questionnement et lui répond gentiment avec un sourire :

Le pêcheur : Non, deux œufs tournés, crevés et surtout bien cuits. Je n’aime pas le jaune d’œuf liquide dans mon assiette.

Sans même lui laisser finir sa phrase, elle retourne vers la cuisine pratiquement en criant la commande au cuisinier et revient ensuite avec l’assiette et la tasse de café. Le client n’est pas surpris de constater qu’il y a seulement un œuf tourné et non crevé dans l’assiette.

Après avoir avalé rapidement son déjeuner, sans même avoir toucher à son œuf, le pêcheur laisse le montant de la facture et le pourboire sur la table et quitte le bistro.

De nouveau à l’extérieur, le calme contraste avec le bruit dans lequel il était il y a quelques minutes. Il décide de prendre un moment de repos sur le balcon du bistro dans une grosse chaise en bois rond verni. À cet endroit, il peut enfin retrouver le contact avec la nature et son rythme berçant.

À la fin de la période de dîner, les personnes quittent une à une l’endroit qui devient pratiquement désert.

La serveuse sort également du bistro et se laisse choir dans l’autre chaise près du pêcheur en disant :

La serveuse : Ouf… je suis complètement vidée. Je vais prendre une petite pause avant de retourner chez moi.

Le pêcheur : Oui vous aviez l’air débordé avec le restaurant rempli de la sorte.

La serveuse n’étant pas d’accord avec cette affirmation, elle répond :

La serveuse : Non… c’était un dîner comme d’habitude. Pas plus de personnes que dans les deux jours précédents. Je n’étais pas débordée. J’étais distraite par rapport aux multiples choses que je m’apprête à faire dans les prochains jours.

Ce soir je sors avec mes amies de filles. Demain je prends une journée de congé et je passe la journée au zoo avec ma fille et les deux petites voisines. Le soir même je vais à un spectacle extérieur et en fin de semaine je pars pour quelques jours en voyage dans le sud. En revenant, je m’inscris à des cours de Zumba. J’aimerais bien faire aussi au moins un saut en parachute dans ma vie, mais ce sera pour un peu plus tard. Pour tout faire ceci, je vais être obligée d’envoyer ma fille à la garderie du coin. Elle va s’habituer. Du moins, elle n’aura pas le choix car j’ai décidé de prendre ma vie en main et de faire plein de choses.

Le pêcheur : Vous sentez le besoin de faire toutes ces choses ? Puis-je vous demander qu’est-ce qui vous incite à tout ceci ?

La serveuse : Bien sûr. Et elle s’avance en s’appuyant les coudes sur ses genoux dans l’intention de convaincre son interlocuteur. Elle ajoute :

La serveuse : Je ressens en moi l’urgence de vivre. J’ai maintenant besoin de profiter de la vie et de faire et découvrir plein de choses. J’ai pris cette décision il y a une semaine, suite à un événement qui m’a complètement bouleversée. J’ai appris qu’une de mes grandes amies était très malade. J’ai su qu’elle était décédée, la journée qui a suivi ma visite auprès d’elle à l’hôpital. Vous rendez-vous compte, elle s’est en allée à seulement trente-quatre ans… c’est incroyable ! Ceci m’a complètement chavirée et je me suis dit que j’allais profiter de la vie pendant qu’elle passe. Je me suis donc fait une liste de toutes les choses que j’aimerais faire et que je n’ai jamais faites et je vais les faire.

Suites à ces paroles prononcées avec conviction, un long silence s’installe. Il demeure cependant un infime doute dans la tête de la serveuse et elle profite de la présence du pêcheur pour valider la pertinence de son orientation.

La serveuse : Trouvez-vous que d’agir ainsi est une bonne manière de faire face à l’urgence de vivre ?

Le pêcheur : Mmm…je ne suis pas certain que vous soyez disposée à entendre ma réponse. Vous m’avez l’air si déterminée à poursuivre en ce sens.

La serveuse : Si je parle de cette manière, c’est un peu pour me convaincre moi-même. Il y a un petit quelque chose en moi qui me dit que ce n’est peut-être pas la bonne chose à faire. Mais je lutte pour me faire croire le contraire. Alors, j’essaye d’étouffer cette tendance en moi à avoir peur de foncer. Mais par curiosité, j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez. Je ne changerai probablement pas d’avis, mais cela peut être aussi bénéfique d’écouter d’autres opinions que les miennes. 

Après une longue hésitation à donner son idée sur ce sujet, le pêcheur accepte après-tout d’émettre sa vision de la chose.

Le pêcheur : Je crois qu’il est tout à fait normal pour les gens de faire des activités et de se divertir. Ceci permet d’évacuer des tensions du quotidien et de découvrir plein de choses nouvelles. C’est même très sain de s’exprimer dans des activités différentes. Établir des listes d’activités ne fait donc pas problème et chacun peut égayer sa vie de la façon qu’il le veut bien.

La serveuse : J’ai donc raison de réagir de la sorte et de vouloir faire face à cette urgence de vivre qui m’habite maintenant.

Le pêcheur : Et bien, c’est là que je mettrais un petit bémol. Mais avant de le faire, je vous demanderais ce que vous entendez par l’expression urgence de vivre.

La serveuse : L’urgence de vivre veut dire qu’il est urgent ou en d’autres mots qu’il faut se dépêcher de vivre et de faire des choses avant de mourir. La vie passe vite et je n’ai pas envie de me retrouver dans un lit d’hôpital à l’article de ma mort sans avoir fait plein de choses.

Le pêcheur : Est-ce qu’il faut entendre par ceci que faire plein d’activités doit nécessairement être synonyme de combler cette urgence de vivre ?

La serveuse : Cela peut sûrement me permettre au moins de faire plein de découvertes que je ne connaissais pas et de vivre des expériences qui peuvent rendent ma vie plus intéressante et plus passionnante.

Oui, plus nous en parlons et plus je crois que c’est la bonne direction à prendre. Je suis cependant curieuse de savoir qu’en est-il de votre petit bémol comme vous l’avez mentionné.

Le pêcheur explique celui-ci :

Il est vrai que certains événements peuvent être des déclencheurs sur une prise de conscience que la vie est importante et qu’il faut profiter de celle-ci pendant qu’elle est là. La mort notamment est une formidable porte qui s’ouvre parfois sur cette prise de conscience.

L’urgence de vivre peut toutefois reposer sur une anxiété et sur une croyance qu’il faut absolument se mettre en action avant qu’il soit trop tard. C’est une mise en action conditionnée par la crainte et non pas par la rencontre directe avec la vie. La peur peut créer une fixation sournoise à l’intérieur de la personne et l’emprisonner dans ses exigences. Cette dernière se sentant dans l’obligation d’agir. Le sens de sa vie va bientôt s’ancrer à ce besoin insatiable d’être en action dans des activités nécessitant des stimulations constantes.

Plutôt que de vivre en toute liberté, la personne utilisant cette idée d’urgence de vivre se retrouve dans une course sans issue vers la prochaine chose à faire. Aussitôt qu’une activité est réalisée, la ligne est cochée et il faut rapidement passer à la suivante. La vie devient un feu roulant de mouvements et un tourbillon qui étourdit. La personne perd ainsi ses repères. Elle croit que ces activités lui conviennent car elles reflètent ses passions et sa soif de découvertes, mais il peut en être tout autre.

La serveuse : Quelles en sont selon-vous les conséquences ?

Le pêcheur : Contrairement à l’intention première de la personne de vivre plus intensément, l’urgence de vivre peut provoquer un bond vers l’avant précipité et quelquefois brutal. La personne se met à vouloir faire plein de choses qu’elle n’avait pas fait jusqu’à maintenant. Sauter en parachute, escalader une montagne, faire des voyages exotiques, quitter son emploi et même se séparer de ses proches pour vivre sa vie plus à fond.

Une des conséquences est que la personne peut se refermer sur ses propres désirs et négliger ou même rejeter son mode de vie ou les personnes autour d’elle. J’ai connu des personnes qui exprimaient envers les autres cette orientation de vie par des phrases qui ressemblent à celles-ci :

·        Laissez-moi vivre ma vie !

·        Vous ne comprenez pas comment c’est important pour moi !

·        Vous êtes trop ancrés dans votre petite vie et vos routines, moi j’ai le goût de l’aventure et de me réaliser dans tout ce que je vais entreprendre !

·        Si vous ne me suivez-pas, c’est dommage pour vous, mais moi je fonce, que vous me suiviez ou non !

·        Occupe-toi du petit ou de la petite, moi j’ai mes activités !

·        Tu ne m’empêcheras pas de faire ceci ou cela !

·        Je ne t’écoute pas car je suis rendu ailleurs et toi tu ne peux pas me suivre !

L’idée d’urgence de vivre peut aussi nous amener à banaliser plusieurs de nos activités quotidiennes. Elle peut faire en sorte que nous ne sommes plus pleinement investis dans notre travail ou dans les activités que nous partageons avec d’autres personnes par exemple. Elle peut nous amener à négliger nos responsabilités, à perdre le sens du respect envers les autres, à nous éloigner de nos ami-es ou des membres de notre famille.

Certains ou certaines peuvent finir par croire qu’il ou elles sont devenus-es tellement importants-tes que ce ne sont que leurs décisions et leurs plaisirs qui doivent prôner. Le portrait de ce bémol est peut-être sombre, mais il est bien réel. Voici où l’urgence de vivre peut mener. Elle peut même avoir l’effet d’une drogue puissante qui nous empoisonne en croyant qu’elle nous fait du bien. La personne devenant une junkie de l’urgence de vivre. Ce petit bémol est donc une mise en garde des effets néfastes de l’illusion d’une quelconque urgence de vivre.

La serveuse pensive, réfléchit à haute voix :

La serveuse : Mais, l’urgence de vivre n’est-elle pas pour plusieurs personnes un moment où elles prennent conscience de leur insatisfaction face à la vie ? Des personnes condamnées par la maladie ne peuvent-elles pas par exemple retrouver un nouvel élan, une seconde vie ? Des gens malheureux et éloignées de leurs rêves ou passions ne peuvent-ils pas enfin se choisir enfin et s’éveiller à eux-mêmes ? L’urgence de vivre n’est-elle pas une occasion d’une puissante prise de conscience de la nécessité d’un changement important ?

Le pêcheur : Vous avez raison sur plusieurs points. Certaines personnes ont pu, grâce à une prise de conscience de l’urgence de vivre comme vous le mentionnez, commencer à mieux écouter ce qu’elles voulaient vraiment faire ou être dans leur vie. Une femme ou un homme ayant la sclérose en plaque ou un cancer ont pu escalader une montagne avant que leurs états se détériorent. Il y a de multiples exemples de la sorte. Si la personne décide de faire une activité ou s’orienter dans ses passions les plus profondes ou changer certaines choses dans son quotidien, ceci peut être très salutaire et apporter des énergies très positives à soi et en même temps aux autres.

Cependant, ce n’est surtout pas en s’étourdissant dans de multiples activités que nous pouvons retrouver ce qui vibre le plus fortement en nous.

La serveuse : Alors, quoi faire pour profiter pleinement de la vie d’une manière saine et en pleine liberté sans tomber dans les effets négatifs de l’urgence de vivre que vous avez mentionnés plus tôt ?

Le pêcheur : Les gens ont malheureusement confondu l’intensité de la vie avec le fait de réaliser des choses ou faire des activités. Plutôt que de se tourner vers le mouvement extérieur, c’est au contraire l’occasion de faire le calme à l’intérieur de soi. Ceci peut nous permettre de mieux identifier ce qu’on a réellement besoin pour se sentir plus vivant. L’intensité de la vie, le vivre plus pleinement est proportionnel à notre présence aux vibrations profondes qui nous habitent.

Se mettre en action pour un projet de vie ou quelque chose que nous voudrions vraiment réaliser est différent que de rechercher l’action et le mouvement perpétuel. Pour découvrir ce qui est à la source de cette volonté de changement, il faut dépasser l’idée commune de l’urgence de vivre. Il faut plonger en soi-même.

Nos vibrations et nos repères sont dans ce que nous ressentons profondément à chaque instant. Nul besoin de nous étourdir et d’étourdir toutes les personnes qui nous sont chères, dans des tornades d’activités dans lesquelles elles ne peuvent plus nous suivre. Vous savez, tôt ou tard, nous nous retournons vers ces êtres et nous constatons que ce qui nous fait le plus intensément vibrer en cette vie, c’est ce que nous partageons dans notre quotidien avec ceux-ci.

Vivre plus intensément c’est aussi regarder tout ce que nous réalisons au quotidien avec un regard nouveau. Ce n’est pas les choses mais la façon que nous les regardons et les ressentons qui donne plus de relief et plus d'intensité de vie. Quand nous sommes plus présents à ce que nous sommes en train de faire, nous devenons plus attentifs à ce qui se manifeste et aux autres qui nous entourent. Pourquoi ne pas chercher ensemble à trouver et à partager cette intensité du vivant plutôt que de rechercher à combler nos désirs individuels et devenir ainsi aveugle au partage de l’amour de la vie ?

Il n’y a aucune urgence de vivre. Il y a seulement une plus grande conscience de l’importance de vivre plus intensément ce que nous vivons. Plonger dans la conscience de l’intensité de la vie permet donc d’éviter de se perdre dans les multiples actions qui donnent une illusion de l’intensité.

La serveuse : Je vais faire ces quelques activités et ensuite je vais prendre un peu de temps seule avec moi-même pour faire le point sur ce que je veux vraiment. Je dois y aller, mes amies m’attendent. Merci et à la prochaine.

 

 

mardi 1 août 2017

Réenchanter sa vie




Le pêcheur se repose sur la galerie de son appartement en sirotant tranquillement une tasse de thé. Il reconnaît le passant qui marche sur le trottoir de l’autre côté de la rue et lui dit d‘une voix portante :

Le pêcheur : Bonjour monsieur. Cela fait un petit bout de temps que je ne vous avais vu !

Le passant : Et bien… si ce n’est pas mon viel ami toujours calme !

Le pêcheur : Avez-vous un peu de temps pour relaxer et jaser un peu avec moi sur ma nouvelle galerie. J’ai loué cet appartement depuis seulement deux semaine. Il me ferait plaisir de vous offrir un bon thé à la camomille ou tout autre chose.

Le passant : Bien sûr, je ne savais pas trop quoi faire aujourd’hui, alors j’ai décidé de prendre une petite marche pour me changer les idées. J’arrive !

Le passant prend bien soin de laisser passer quelques voitures, traverse la rue et monte les marches de l’escalier de bois vernis pour finalement s’assoir dans une vieille chaise en osier, tout de même assez confortable.

Le passant : Vous buvez du thé vous ! Par chez nous, c’est du café fort ou une bonne bière que les personnes prennent pour relaxer.

Le pêcheur : Et bien oui. Mon garçon est un grand connaisseur de thé vous savez, et il m’en a fait parvenir plusieurs sachets de différentes saveurs. Il m’a même dit que le thé est semble-t-il la boisson la plus bue au monde, après l’eau. Ma grand-mère pour sa part, lisait l’avenir dans les feuilles de thé. C’était une croyance très rependue dans son temps. Elle a cessé cette pratique lorsqu’elle a anticipé la mort de son fils et que cet événement se soit concrétisé dans la réalité.  Au-delà de ces anecdotes, personnellement j’aime bien l’effet apaisant d’une bonne tasse fumante et surtout la senteur subtile des différents aromes qui s’en dégage. Tout ceci a un effet calmant tout en étant très rafraichissant.

Le pêcheur verse le liquide chaud dans la tasse du visiteur et en ajoute un peu dans la sienne.

Le passant : Et bien…je vais essayer, mais je ne vous garantis pas que je vais boire tout le contenu de ce que vous me servez.

En prenant une gorgée du liquide de manière précipitée, le passant s’exclame d’une voix brusque :

Le passant : Ah…c’est chaud…et puis ça goûte les fleurs…c’est un peu amer. Merci tout de même.

Le pêcheur s’assoit à son tour dans l’autre chaise et dépose sa tasse sur la petite table. Il ajoute.

Le pêcheur : Alors vous me disiez que vous vouliez vous changer les idées. Est-ce trop indiscret de vous demander s’il y a quelque chose qui vous tracasse ?

Le passant : Je ne sais pas trop…Tout me paraît sombre de ces temps-ci. C’était le temps que je sorte de la maison, avec ma télé ouverte à longueur de journée, j’étais en train de devenir fou. Je n’en reviens pas de constater comment nous sommes bombardés de nouvelles qui font état de multiples meurtres, de corruptions, d’attentats terroristes, de déceptions envers les politiciens et les politiciennes. Les pertes d’emplois, les fermetures de commerces, la maltraitance des personnes âgées, des enfants ou d’animaux, les séparation et divorces ou encore la solitude, tout ceci n’est rien pour égayer notre vie. De plus, tout le monde a l’air sans entrain, stressés, maussades et sans égard envers les autres. J’en suis le meilleur exemple ne trouvez-vous pas ?

Le pêcheur : Vous avez bien raison, le monde est bien désenchanté en effet.

De répondre le pêcheur tout en évitant d’approuver la dernière question.

Le passant : Vous nommez cela être désenchanté vous…moi je pense que le monde est en pleine dépression…et pas seulement économique. Une sorte de déprime morale généralisée où plus personne n’est accroché à rien. Mais dites-moi, qu’entendez-vous par le monde est désenchanté ?

Le pêcheur : Je rattache le désenchantement à deux dimensions. La première c’est la déconnexion de l’être humain avec l’état d’enchantement qu’il avait en arrivant au monde sur cette terre. Chaque personne a goûté dans les premières journées, semaines, mois ou années de sa vie à une ouverture sur la découverte et l’émerveillement des couleurs, des sons, des visages. Le bébé veut toucher, goûter, découvrir tout ce qui l’entoure. L'élan, la passion et l’intensité qu’il met à se concentrer sur ce qu’il découvre, va se perdre graduellement au fil des années. C’est comme si l’être humain passait d’un état de nature d’émerveillement où tout parait enchanté, à un désenchantement.

Le passant : Pourquoi donc, perdons-nous cet état d’enchantement ?

Le pêcheur : Il est possible qu’avec les responsabilités, les devoirs à réaliser, le travail à effectuer, les problèmes d’argent ou autres, mais aussi les déceptions rencontrées par la personne sur son chemin, qu’elle finisse par perdre de vue l’état d’émerveillement dans laquelle elle baignait auparavant. C’est comme si cet état naturel s’endormait pour laisser place aux autres choses qui semblent plus importantes, aux multiples rêves, illusions et interprétation de la vie.

Le passant : Alors qu’en est-il de l’autre dimension du désenchantement ?

Le pêcheur : Je crois que dans toute l’histoire de l’humanité, l’être humain n’a jamais été exposé à autant d’informations. Bien que certaines soient positives et instructives, il y a une masse dominante de choses négatives qui sont présentées. Tous les exemples que vous avez mentionnés et bien d’autres encore sont exposés à tous et à toutes sans arrêt par une multitude de moyens de communications : radios, télévisions, médias écrits, revues diverses, médias sociaux, sites web, etc.  Même les bébés et les enfants sont de plus en plus affectés par ce climat de noirceur, de peur et d’atrocités indescriptibles. Nous sommes conscients des attaques terroristes en direct, des génocides, des meurtres, des conséquences des guerres passées et actuelles. Même si nous ne nous en rendons pas compte, tout ceci affecte le moral et la vitalité des personnes. Il en résulte un sentiment individuel et collectif de déprime, de colère, d’impuissance, d’intolérance et de perte de joie de vivre.

Le passant : Les choses n’iront certainement pas en s’améliorant. Nous sommes donc condamnés à nous maintenir dans une noirceur et une sorte de dégout de la vie alors. Est-ce qu’il y a au moins un moyen de s’en tirer, d’avoir un espoir quelconque de retrouver le sentier de l’enchantement ?

Le pêcheur : Je répondrai oui à cette question, mais il en va de notre volonté personnelle et collective. Ceci passe par le réenchantement volontaire de nos vies pour chacun d’entre nous.

Le passant : Comment réenchanter nos vies justement ?

Le pêcheur : Le réenchantement de la vie commence par une toute première prise de conscience, soit celle de constater que nous avons suivi les deux sentiers du désenchantement, que nous ne nous sentons pas bien dans des vies complètement désenchantées et que nous prenons la décision de nous mettre en action pour réanchanter nous-même notre vie.

Le passant : Pouvez-vous me donner des exemples de moyens ?

Le pêcheur : L’état de nature de l’enthousiasme n’est pas disparu, il s’est juste endormi comme je l’ai mentionné. Il est l’heure de le réveiller pour qu’il nous énergise à nouveau, ne croyez-vous pas ?

Le passant prend une gorgée de thé à la camomille, sans grimasser cette fois et maintien son attention sur ce que le pêcheur va ajouter.

Le pêcheur poursuit :

Le pêcheur : Nous pouvons retrouver cet état d’enthousiasme à nouveau en nous émerveillant face à la nature ou aux petites découvertes au quotidien. L’enchantement peut se retrouver aussi dans tout ce que nous pouvons créer par les arts comme la musique, la peinture, l’écriture, le théâtre, la danse, la construction, les activités sportives ou caritatives ou tout autre moyen expressif. Ce sont des portes ouvertes sur notre créativité et l’expression de ce qui est le plus vibrant dans le cœur de l’être humain.

Chaque moment de détente et les petits présents que nous offrons aux autres ou que nous nous offrons à nous-mêmes sont autant de moyens pour réanchanter notre vie. Si je reviens à ce fameux café à la camomille, juste de voir la vapeur s’échapper de ma tasse, de le boire et de discuter en bonne compagnie, tout ceci participe aussi à ce réenchantement de ma vie et peut être aussi un peu de la vôtre. Nous avons la possibilité de minimiser ces moments ou de les revaloriser et de comprendre que finalement, ils coopèrent à la joie de vivre et à un certain bonheur.

Le fait de remplacer nos pensées négatives pas de plus positives peut aider à couper nos habitudes de réactions désenchantées face à tout. La critique, la médisance, les plaintes de toutes sortes, les ragots, l’intolérance devraient céder leurs places à la valorisation, aux encouragements, à l’acceptation de la différence, à l’espoir et au courage de faire face à ce qui se présente. Ces attitudes sont davantage l’expression de force mises en actions et favorisent l’enthousiasme et la passion face à la vie.

Le passant : C’est vrai que ce point de vue est plus positif que de rester coincer dans nos croyances que tout est noir et qu’il n’y a plus rien à faire. Il en demeure tout de même qu’à grande échelle, ces petits bonheurs des individus ne peuvent pas régler les plus grands problèmes de notre monde malheureusement.

Le pêcheur : Je crois que nous vivons présentement dans une période charnière entre ce désenchantement et vers un possible réenchantement à l’échelle de notre monde. Plus les personnes vont ressentir individuellement le mal de vivre plus elles vont rechercher des moyens de se sortir de cette perception de la vie. Plus elles vont rechercher des moyens de rendre leur vie et celle des autres plus passionnantes, plus elles vont se mettre en mode créatif de chercher d’autres avenues. C’est à chacun de choisir de réenchanter sa vie et ceci à quelque niveau de la société où il se retrouvent.

Il est temps également que les personnes en responsabilité dans ce monde prennent conscience de leur capacité de réenchanter la vie. L’abolition des guerres et de la peur est possible. Il est possible d’offrir de l’eau pour tout le monde, de créer du travail pour tous, d’offrir des soins de santé et d’éducation à tous les habitants de cette planète. Il est possible d’instaurer des pratiques collectives qui valorisent la créativité, le respect, le partage et les échanges harmonieux. Tout ceci est possible individuellement et collectivement.

Le passant : J’aimerais tant que cela se réalise. Il me semble que c’est un travail titanesque de réenchanter le monde.

Le pêcheur : Le réenchantement m'apparaît à la portée de chacun. Il commence par moi et par vous.

Le pêcheur présente sa tasse devant lui en invitant le passant à cogner la sienne pour lui souhaiter la santé mais surtout une vie réenchantée.


 

 




L’attitude juste


Regardant s’éloigner l’homme. Le pêcheur poursuit sa réflexion intérieure sur l’attitude juste à adopter dans la présence. Il se dit en lui-même :


Le pêcheur : Juste vision, juste toucher, juste écoute, juste parole, juste sensation, juste action. Mais de quoi s’agit-il au juste ?


Et il poursuit cette discussion en lui-même :


Le pêcheur :  Contrairement à ce que nous sommes habitués de croire, le mot juste ici ne fait pas référence à quelque chose d’idéal. La vue idéale et la parole idéale renvoient à ce qui a de la valeur pour les personnes. Ce jugement de valeur nous éloigne paradoxalement de la réalité.


Le juste fait référence à la claire réalité sans le masque des jugements que l’on porte sur ce qui est. Si je prends un exemple d’une personne qui s’adresse à moi, l’écoute juste est la pleine écoute. Cette écoute est autant la pleine présence aux mots qui sont prononcés, qu’aux silences, aux pensées non dites, à l’intonation de l’interlocuteur, bref à tout ce qu’il est et tout ce qu’il présente ou non. La juste attitude d’écoute est cette pleine présence sans jugement, en complète ouverture avec ce qui est. Elle permet l’expression des autres et l’attention à ce qu’ils ou elles sont.


Les actions que nous effectuons peuvent avoir différentes qualités et intentions. La juste action est la pleine présence à ce que je suis en train de faire. L’attitude juste est cette position que je prends face à ce qui se manifeste. Tout ceci n’est pas interprété, n’est pas filtré par mes mécanismes mentaux et la personnalité qui juge ce que je dois faire et ce que je dois être.


Nous sommes capables d’interpréter, de juger et d’avoir une idée sur tout ce qui se présente à nous. Nous sommes habitués de tout penser dans notre vie. Ce qui est plus difficile mais en même temps beaucoup plus riche, c’est de découvrir ce qui est obscurci par ces jugements ou ces références réflexives. Découvrir, veut aussi dire retirer ce qui recouvre, rendre visible, retrouver ce qui était caché sous le voile de notre réflexion. Sans m’accrocher à la couverture des mécanismes mentaux qui recouvre tout, qui masque la réalité du vivant.


Plus je me rapproche d’une attitude juste de découverte directe en concordance avec ce qui est, plus j’accède à la richesse et au relief de ce qui se manifeste. Pour découvrir cette justesse, il faut que je décide moi-même de passer à l’action, de me placer dans cet état de conscience.


Le pêcheur se questionne sur l’importance des interprétations, des jugements et des descriptions que nous nous faisons de la réalité. 

Le pêcheur :  Toutes ces interprétations ne sont-elles pas nécessaires pour nous situer face à des dangers ou à des décisions que nous devons prendre en fonction de ce que nous en percevons ?

Il répond en lui-même :

Le pêcheur :  Nos mécanismes mentaux et notre mode réflexif sont des outils pour interpréter notre monde dans lequel nous vivons. Mais ils sont du même coup souvent biaisés, impliquent des erreurs, comportent des limites dans la connaissance de toutes les informations sur ce qui se présente dans notre vie. La justesse de nos jugements est souvent illusoire car elle contient des faussetés sur cette réalité. Nous prenons souvent des décisions basées sur une réalité obscurcie ou transformée par nos pensées et nos calculs mentaux.

Pour éviter d’être les victimes de nos propres modes interprétatifs, il est plus juste de les mettre en veilleuse quelques fois pour nous positionner dans une ouverture et découverte sur la réalité. C’est seulement dans ce contact le plus direct possible que nous en aurons une plus grande compréhension. Il sera toujours possible de nous servir par la suite de nos mécanismes mentaux et de notre réflexion pour trouver les actions appropriées aux événements et aux circonstances qui se présentent à nous.

L’attitude juste est donc un positionnement d’ouverture et de découverte. Elle permet l’élargissement de notre vie dans l’expression des multiples nuances du vivant qui étaient jusqu'à maintenant inaccessibles.



 

Précisions sur le pêcheur sans pensée


Comme à tous les matins, l’homme se promène aux environs du quai pour humer l’air frais provenant de la mer et regarder les reflets scintillants du soleil sur les vaguelettes. Alors qu’il aperçoit le pêcheur assis au même endroit où il lui a parlé pour la première fois, il se dirige vers lui dans le but d’éclaircir les réponses qui ont fait échos à ses questions posées précédemment.

L’homme : Bonjour monsieur, il fait bien beau ce matin. Et il prend place sur les rochers.

Le pêcheur continue de regarder au loin sans broncher.

L’homme : Est-ce que je peux me permettre de vous poser quelques questions concernant ce que vous m’avez répondu il y a quelques jours. Ces réponses me reviennent constamment en tête et je n’arrive pas à les comprendre tout à fait. Je ne veux pas vous importuner mais je serais bien soulagé si vous pouviez y apporter quelques précisions.

Le pêcheur : Quelles sont donc ces réponses qui vous tourmentent à ce point ?

L’homme : Alors que je vous demandais à quoi pensiez-vous, ce que vous écoutiez ou ce que vous ressentiez, vous m’avez dit que vous ne pensiez pas. Vous avez même ajouté que vous étiez. Que vous étiez le son, le vent, les racine de l’arbre et même la personne qui est derrière les questions que je vous ai posées. Je ne comprends pas du tout ces réponses. J’ai toujours cru que les phénomènes comme le vent ou le son se présentent à nous et nous les saisissons par nos sens. Comment peut-on être ces phénomènes. J’ai aussi toujours vécu à partir des pensées qui se manifestaient dans ma tête et il m’apparait normal de demander aux autres personnes à quoi elles pensent pour les connaître davantage. Je ne saisis pas quand vous me répondez que vous êtes la personne derrière mes pensées. Vous ne pouvez pas être moi et vous ne pouvez pas être mes pensées, alors pourquoi répondre ainsi ?

Le pêcheur : Oh…effectivement, vous avez beaucoup de questionnements et d’incompréhensions sur ce que je vous ai dit. Je vous poserai une question à mon tour si vous me le permettez.

L’homme : Vous ne trouvez pas que j’ai suffisamment de questionnements ?

De rajouter l’homme en souriant.

Le pêcheur : Oui certainement. Mais je vais essayer d’éclaircir le tout en commençant par cette question. Est-ce que vous entendez le son du cri de l’oiseau au loin ?

L’homme : Attendez…oui, je l’entends. Le son est faible, mais j’arrive à l’entendre.

Le pêcheur : Très bien. Laissez ce son être, sans le qualifier de faible. Laissez-le venir jusqu’à vous sans l’interpréter.

L’homme : Je l’entends, mais je le perds à quelques moments.

Le pêcheur : Ne luttez pas pour l’entendre et même quand vous ne l’entendez pas, laisser venir à vous le son et l’absence de son.

Après quelques secondes, l’homme répond :

L’homme : D’accord… J’y suis.

Le pêcheur : Quand vous n’essayez pas de qualifier ou de lutter pour entendre ce son, est-ce que vous ressentez ce son en vous ?

L’homme : Que voulez-vous dire par ressentir le son ?

Le pêcheur : Est-ce que vous avez conscience de la présence de ce son en vous ?

L’homme : Oui, mais je suis porté à commenter ce son, à le qualifier de faible ou d’absent.

Le pêcheur : Nous sommes habitués de qualifier les sons ou tout autre phénomène. Cependant, qualifier le son, n’est pas être présent à ce son, c’est s’en éloigner.

Le pêcheur laisse quelques minutes de silence pour permettre à l’homme de faire la distinction entre son interprétation et le son lui-même.

L’homme ferme les yeux pour mieux se concentrer sur ce son.

Lorsqu’il ouvre les yeux, les traits de son visage manifestent la joie d’y être arrivé. Le son pu finalement se manifester en lui, sans qu’il ait à réfléchir à quoi que ce soit. Il ajoute :

L’homme : C’est fascinant. Je ne m’étais jamais arrêté à ressentir si directement les sons qui m’entourent. J’ai l’impression que le son d’un oiseau est différent du son que je percevais auparavant. Je n’entendais pas vraiment les véritables sons des oiseaux. Ceux-ci étaient obscurcis ou voilés par ce que j’en pensais, la façon dont je les décrivais en moi.

Le pêcheur : Oui… et il en va ainsi de tous les phénomènes qui nous entourent. Plus nous les réfléchissons, plus ils s’éloignent. Plus nous vivons dans l’illusion de leur interprétation, moins ils vibrent clairement en nous.

L’homme : Je n’en reviens tout simplement pas…c’est comme si je redécouvrais le monde qui se manifeste.

Le pêcheur : Ce n’est pas tout.

L’homme : Ah bon…car il y a plus que cela…c’est déjà beaucoup !

Le pêcheur : Ce son, est-il à l’extérieur de vous ?

L’homme : Il vient de l’extérieur…oui !

Le pêcheur : Est-ce que de dire qu’il vient de l’extérieur vous permet d’être pleinement présent à ce son ?

L’homme : Non. Je crois que je reviens encore à qualifier ce son d’extérieur. N’est-ce pas ?

Le pêcheur : Oui c’est juste. Quand vous ne qualifiez pas ce son d’extérieur, où est ce son ?

L’homme : Je le ressens en moi, il est en moi je crois !

Le pêcheur : Quand vous ne qualifiez pas ce son comme étant à l’intérieur de vous, où est ce son ?

L’homme un peu confus, mais bien déterminer à suivre le pêcheur dans sa démarche, il ne trouve toutefois pas de réponse à cette question…ou plutôt, il saisit que ce n’est pas dans la réponse mais plutôt dans la présence à ce son qu’il faut se situer. Il ajoute :

L’homme : Il n’y a pas de question à répondre car poser des questions et vouloir y répondre c’est déjà s’éloigner de son lui-même.  Je ressens le son, il vibre quand je suis pleinement présent à celui-ci. Il n’appartient pas à l’oiseau et il ne m’appartient pas non plus. Il est perception consciente.

Le pêcheur : Est-ce que ma réponse s’éclaircit tranquillement quand je vous disais que je suis le son.

L’homme : Mais, comment peut-on dire je suis le son. N’est-ce pas encore analyser ce son à partir de je suis ?


Le pêcheur : Le je suis en question n’est pas une référence à une pensée qui provient de ma tête. Ce Je suis est beaucoup plus large, il est la pleine présence à ce qui est. Le son est la manifestation du vivant et le Je suis est la conscience de cette manifestation. L’existant manifesté et l’existant ressenti dans la conscience de cet existant.

L’homme : Je crois que tout cela me dépasse un peu…je vais aller décanter et surtout expérimenter la pleine présence à ce qui est. Je reviendrai peut-être vous questionner à un autre moment sur ce Je suis, si vous le voulez bien ! Merci beaucoup de tout cet enseignement !

Le pêcheur : Ce n’est que la Vie qui se révèle à vous par votre propre présence à celle-ci.


mercredi 12 juillet 2017

La joie perpétuelle est possible dans notre vie


L’homme : Est-ce possible d’être heureux et d’avoir accès au bonheur perpétuel ?

Le pêcheur : Qu’entendez-vous par bonheur perpétuel ?

L’homme : J’entends un état de bien-être qui dure dans le temps, sans être constamment tourmenté par nos soucis. Avoir suffisamment d’argent et de nourriture pour ne pas vivre dans le manque de toutes sortes de choses. Ne pas toujours vivre dans l’angoisse de ce que sera demain, d’être malade ou de souffrir.

Le pêcheur : Bien sûr. Toutefois pour se faire, encore faut-il identifier ce qui nous amène à rester accroché à ce qui nous tourmente, aux sentiments de manque que nous maintenons en nous et les pensées et énergies d’angoisse que nous laissons se maintenir dans notre tête.

L’homme : Vous voulez-dire que ce ne sont que des perceptions psychologiques qui nous empêchent d’être heureux ? Pourtant le manque d’argent ou les possibilités de devoir faire face à des malheurs sont pourtant bien réels et ne sont pas que des inventions dans notre tête il me semble !

Le pêcheur : Oui effectivement. Toutes ces choses peuvent être bien réelles ou se produire dans un futur plus ou moins proche. Nous pouvons effectivement devoir y faire face. Les événements de la vie sont ce qu’ils sont. Ils se présentent à nous et nous affectent de façons variables selon la façon que nous les percevons. Face à un manque d’argent par exemple, certaines personnes vont se mettre en action pour trouver un travail ou réaliser des tâches leur permettant de faire un peu d’argent pour combler leurs besoins. D’autres vont être plutôt paralysées ou découragées par la situation et vont se mettre en mode attente de se faire prendre en charge. Face à la maladie, il en va de même. Certaines vont se laisser envahir en se disant qu’elles sont à la merci de cette affliction, alors que d’autres vont rechercher des moyens de pouvoir se guérir.

L’homme : Quoi penser alors des personnes qui n’ont aucune ressource pour combler ne serait-ce que leurs besoins primaires ?

Le pêcheur : Il est vrai que plusieurs ont que très peu de marge de manœuvre ou même pas du tout pour combler leurs besoins. Je me désole de ce que les êtres humains ont à endurer face à toutes les difficultés auxquelles ils doivent faire face. Je ne peux pas témoigner de la possibilité d’avoir accès au bonheur perpétuel dans ces situations pour ne les avoir pas vécus moi-même.

J’ai certes constaté le sourire d’enfants ou de personne très âgées d’une pureté indescriptible même vivant dans des situations d’extrêmes pauvreté. J’ai côtoyé aussi des personnes avec des handicaps ou des maladies graves témoigner de la beauté et de la grandeur de la vie. La sérénité, la luminosité et l’ampleur du vivant qui se dégageaient en leur présence avaient même un effet d’apaisement et de plénitude. Même dans ces conditions, j’ai pu ressentir la joie de vivre et l’intensité de la présence se manifester. Mais j’insiste à dire que ce ne sont que quelques exemples que j’ai rencontrés et ne reflète peut-être pas la réalité de tous et de toutes et des différentes situations qu'ils ou qu'elles ont à vivre. Ce qui ressort toutefois ici, c’est que même si une personne vit une situation difficile, elle peut toujours avoir accès à sa source de joie intérieure.

L’homme : Vous avez parlé de rester accroché à ce qui nous tourmente et à nos sentiments d’angoisse qui nous empêchent d’être heureux. Pouvez-vous me préciser votre pointe vue ?

Le pêcheur : La notion de bonheur est souvent confondue avec la réalité qui se présente dans notre vie. Nous ne voudrions pas devoir vivre des situations qui s’opposent à ce qu’on s’attend de la vie. Nous ne voulons pas souffrir, être pauvre, être malade, vieillir, perdre ce que l’on a. Ou à l’inverse, nous voulons acquérir des biens, faire des voyages, avoir de l’argent en quantité suffisante et même plus, être en bonne santé, etc. Si ces éléments sont absents de notre vie, nous associons ces réalités à l’absence de bonheur ou au malheur.

L’idée de bonheur est aussi associée la plupart du temps à ce que collectivement les autres définissent. Que ce soit les médias, les publicités ou les commerçants, plusieurs forces gravitent autour de la personne pour définir ce qu’elle doit avoir comme bien ou comme condition de vie pour se permettre d’avoir droit à ce qui est définit comme étant le bonheur.

Plusieurs de nos tourments intérieurs sont associés à cette crainte de ne pas avoir accès à ce qu’on s’attend du bonheur. Même quand nous avons tout ce qui correspond au bonheur, nous commençons à être malheureux, juste à l’idée qu’il est possible de perdre ces mêmes conditions du bonheur. À la place du bonheur réel émergent l’anxiété d’avoir plus ou l’angoisse de perdre ce que nous avons. Nous vivons ainsi notre vie dans une tension justement rattachée à ce que nous désirons obtenir, conserver et nous tendons par tous les moyens à nous accrocher au bonheur.

L’homme : Le bonheur serait-il alors une limitation, un piège qui nous enferme dans les mécanismes que vous venez de décrire ?

Le pêcheur : Il peut l’être en effet si nous le voyons comme je viens de le décrire. La vie est toujours en mouvement et tout peut se produire d’un instant à l’autre. Tout peut basculer d’une situation de confort à une autre totalement différente où la perte d’emploi, la faillite, la maladie, la perte de personnes importante ou tout autre événement ne peut plus cadrer dans cette idée de bonheur. Est-ce que la vie a pour autant diminuée en valeur ? Est-ce que ce nouveau contexte signifie que vous êtes dans le malheur et qu’il faille retourner le plus vite possible à l’état de bonheur, sinon votre vie n’a plus de sens ?

L’homme : Non, j’imagine que c’est seulement une autre réalité à laquelle nous devons faire face.

Le pêcheur : C’est très juste. Ce n’est pas parce que nous devons faire face à de nouvelles situations que nous devons pour autant déclarer forfait sur une quelconque notion de bonheur non comblé.

L’homme : Alors ma question de départ n’a plus vraiment sa raison d’être face à votre argumentation à savoir si nous pouvons vivre dans un état de bonheur perpétuel. Alors que c’est la notion même de bonheur qui fait problème.

Le pêcheur : La notion de bonheur peut toujours être utilisée, mais pas comme nous l’entendons généralement. Le bonheur ne peut pas être juste relié à des situations qui se manifestent dans notre vie ou à des possessions ou des objectifs qui doivent être remplis.

Lorsque je vous ai répondu à votre question par l’affirmative, c’est que j’ai associé à la notion de bonheur, l'importance d'y joindre la joie intérieure. Le bien-être intérieur et permanent que plusieurs recherchent dans leur quête du bonheur, c’est dans l’état de joie qu’ils peuvent le retrouver dans sa forme la plus intense et la plus durable.

L’homme : Qu’est-ce que la joie alors ?

Le pêcheur : À la différence du bonheur que l'on tente de définir avec des descriptions de ce qu’il doit contenir, la joie intérieure est plutôt de l’ordre du ressenti. La joie est un état de satisfaction, de plénitude et d’enthousiasme face à la vie, quel que soit ce qui s’y présente. Cet état de joie est un contact direct avec la satisfaction de sentir la vie qui coule en nous et d'être pleinement en vibration avec l'énergie de vie.  Cette présence au vivant créé un ressenti profond de joie et de plénitude dans une grande sérénité et un bien-être profond et durable. Il n'est pas question ici de joies spontanées plus ou moins intense, mais de joie permanente. Ces états de joie spontanée sont des échantillons ou des indices qui peuvent nous indiquer la possibilité de pouvoir toucher quelque chose de plus profond en nous, cet état de joie intérieur permanent créant le véritable bonheur.

Les faits de la vie ou les situations ne sont plus ce qui définissent le bonheur ou le bien-être intérieur. C’est l’attitude ou le positionnement de la personne dans son état de joie naturelle qui ouvre sur la possibilité de cet état de bien-être. Cet état peut devenir permanent dans la mesure où la personne mobilise cette attitude dans son quotidien. La joie intérieure qui créé cet état de bonheur est très nourrissante. Elle vivifie et fournit l’énergie nécessaire pour affronter les situations de la vie. Elle permet de sourire et de demeurer ouvert à tout ce qui se présente.

L’homme : Ce ne sont donc plus les faits qui définissent alors le bonheur des personnes ?

Le pêcheur : Exactement. La compréhension et l’acceptation que tout peut arriver dans notre vie ne limite plus à définir ce qui représente un état de bonheur ou de malheur. Les événements nécessitent tout de même que nous agissions pour leur faire face, quelles que soit les difficultés qu’ils exigent. Ils deviennent des défis et des expériences de la vie mais ne définissent plus notre état de bien-être intérieur, de joie et de bonheur. Ils sont des réalités de la vie qui se présentent à nous.

L’homme : Merci beaucoup. Vous m'avez répondu d'une façon très éclairante.