samedi 24 juin 2017

Réaliser sa mission de vie

 

La serveuse du bistro : Je vous sers encore un peu de café monsieur ?
 
Le pêcheur : J’en prendrais encore un peu en effet.
 
La femme verse tranquillement le liquide de façon à réchauffer la moitié restante, tout en se replongeant dans ses pensées. Comme pour reprendre contact avec celle-ci, le pêcheur ajoute doucement.

 
Le pêcheur : C’est un bien bel endroit ici. J’aime bien cette fenêtre qui donne une superbe vue sur le quai et sur la mer. Ne trouvez-vous pas ?
 
La phrase du client, semblant venir du lointain, se faufile à travers les idées pêle-mêle dans la tête de la serveuse et la ramène soudainement à ce qui est en train de se dérouler dans la réalité.
 
La serveuse du bistro : Oh ! Je suis désolée, j’étais un peu perdue dans mes pensées. Oui en effet, c’est très beau. Et elle ajoute :
 
Après avoir passé une dizaine d’années en ces lieux, j’en suis venue à ne plus voir ce décor. Pourtant, c’est celui-ci qui m’a charmée lorsque je suis arrivée ici pour la première fois. J’étais jeune et pleine de projets de vie...
 
Retombant une fraction de seconde dans sa réflexion, elle se ramène vitement à la conversation et explique en affichant un visage de déception tout en regardant au sol :
 
La serveuse du bistro : ...mais malheureusement, j’ai commencé à travailler ici et j’en ai fait mon métier… je suis devenue une serveuse de bistro.
 
Au moment où elle lui répond, le pêcheur écoute attentivement. Il ne rajoute rien mais reste complètement ouvert à ce qui est dit par les mots et même au-delà. La serveuse prend alors quelques secondes pour se permettre de bien entendre en elle-même ce qu’elle vient de dire. Comme pour s’excuser d’avoir l’air de se plaindre, elle précise :
 
 
La serveuse du bistro : mais…je ne devrais pas me plaindre comme ça. Il y a bien du monde qui n’a pas de travail. Au moins, moi je peux manger et apporter les soins nécessaires à ma petite fille.  
 
Le pêcheur : Je ne vous ai pas entendu vous plaindre. Au contraire, je crois qu’il est tout à fait sain de laisser s’exprimer ce qui se dit en soi.
 
Apportant cette phrase avec elle, elle range la cafetière sur le réchaud et s’assoit au comptoir. Le pêcheur jette un œil vers celle-ci pour se rendre compte qu’elle tient son visage dans ses mains en sanglotant. Se sentant mal de voir les effets de ses commentaires, il se lève d’un seul coup et sans hésiter, rejoint la femme. Sans la brusquer, il lui dit :
 
Le pêcheur : Excusez-moi, j’espère que je ne vous ai pas offusquée avec ce que je vous ai dit. Je n’ai en aucun moment voulu vous faire de la peine.
 
La serveuse du bistro : Non, non… vous avez raison, longtemps j’ai fait taire en moi ces aspirations en essayant de me faire croire que je faisais la bonne chose en travaillant ici. Tout va bien… ça me fait juste du bien de laisser sortir les émotions qui étaient restées bloquer depuis une bonne dizaine d’années.
 
S’essuyant les larmes avec une serviette de table, elle jette un sourire de soulagement et complète :
 
La serveuse du bistro : D’ailleurs, je devrais vous remercier. Allez-vous rassoir à votre table, je vous apporte une bonne pointe de tarte chaude aux bleuets faite de ce matin. Est-ce que ça vous tente ? En plus c’est moi qui vous l’offre.
 
L’homme acquiesce volontiers et retourne à sa place. Après avoir fait payer deux autres clients avant qu’ils quittent les lieux, la femme apporte tel que promis le dessert fumant et demande :
 
La serveuse du bistro : Est-ce que vous me permettez de vous poser une question pendant que vous mangez. Je crois que ce sont les derniers clients de la journée et il me reste un peu de temps pour bavarder.
 
Le pêcheur : Bien entendu, ça me fait plaisir. Tout en l’invitant à prendre une chaise à sa table.
 
La serveuse du bistro : Comme je vous ai dit, j’avais plein de projets auparavant. Je voulais devenir infirmière ou même professeure d’école. Il me semblait que ce sont des métiers valorisants. Ainsi, j’aurais pu être mieux reconnue qu’une simple serveuse de bistro. Mes parents n’avaient pas vraiment les moyens de m’envoyer faire des études. En plus, j’ai eu ma fille au début de l’âge adulte et mes responsabilités ne m’ont pas permis de pouvoir obtenir des diplômes. Croyez-vous que je sois passée à côté de ma vie ou même de ce que certains appellent ma mission de vie.
 
Le pêcheur : Qu’entendez-vous par passer à côté de votre vie ?
 
La serveuse du bistro : En fait de ne pas avoir vécu ce que j’aurais dû vivre. Vivre mes projets, mes rêves et non pas la vie que j’ai fait ici. Je sais que cela peut paraître curieux ... mais je ressens un vide en moi de ne pas avoir eu la vie que j’avais imaginée.
 
Le pêcheur : D’abord, je vous répondrai que tout métier ou tout travail est un moyen qui sert à recevoir de l’argent en contrepartie de ses efforts pour pouvoir se nourrir et combler des besoins liés aux exigences de l’existence. Dans cet angle, vous ne pouvez pas avoir passé à côté de votre vie, au contraire, vous avez à chaque jour et à chaque instant mobilisé une foule d’actions pour combler ce dont votre vie et celle de votre fille aviez besoin. Non seulement vous n’avez pas passé à côté de votre vie, mais à cet égard, vous avez été directement au cœur de votre vie.
 
La serveuse du bistro : C’est vrai, mais d’où vient d’après-vous ce sentiment de vide alors ? Je devrais me sentir heureuse et comblée, alors que ce n’est pas le cas.
 
Le pêcheur : Je crois, et indiquez-moi si je me trompe, mais ce sentiment de vide provient d’une autre explication. Dans l’échelle de valorisation sociale, certains métiers l’ont été plus que d’autres. Par exemple, vous comparez le métier d’une serveuse avec celui d’une infirmière ou d’une professeure. Cependant, dans les faits, c’est le jugement ou si on veut, les qualificatifs tels que mieux reconnus, plus valorisants qui distinguent qu’un métier est mieux qu’un autre. Souvent, face à leur réalité ou en comparant un rêve non réalisé d’avoir un métier mieux reconnu, les gens s’identifient à ce qu’ils font comme travail. Il est commun dans ce cas de voir des réactions comme : ma vie aurait eu plus de valeur si j’avais eu ce travail ou celui-ci. Comme je ne les ai pas eus, j’en conclu, ma vie n’a pas eu de sens ou je crois que j’ai passé à côté de ma vie. Est-ce que vous croyez qu’il y a un peu de cela dans ce que mentionnez ?
 
La serveuse du bistro : Oui je crois. Dans ma famille, il était fréquent de comparer les métiers. Mes parents auraient tant voulu que leurs enfants puissent travailler dans ceux valorisés. Je crois même qu’ils nous transmettaient sans le vouloir une certaine frustration de ne pas pouvoir leur faciliter le chemin dans la vie. C’est pour cela que je m’étais dit qu’un jour, moi je ferais quelque chose de grand dans la vie et que j’aurais un métier bien perçu. Je m’en étais même fait une mission. Le fait d’être ici ne fait que témoigner de mon échec professionnel et ceci m’enlève toute joie de vivre.
 
Le pêcheur : Donc, cette première distinction concernant les métiers peut vous aider à prendre une distance. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas le fait du métier lui-même qui vous cause une déception. C’est plutôt la comparaison entre les métiers qui provient de ce qu’on en disait dans votre famille et la façon que vous avez perçu vous-même tout ceci. N’est-ce pas exact ?
 
La serveuse du bistro : Oui c’est effectivement le cas. Mais je m’étais tout de même fait une idée sur cette orientation de vie. Comme je vous ai dit, je m’en étais fait une mission et maintenant je suis déçue.
 
Le pêcheur : J’aimerais vous suggérer une autre perspective concernant la mission comme vous la nommez. Pour moi, la mission de vie n’est pas un but socialement reconnu qui fait que nous réalisons quelque chose qui va correspondre à ce qui est valorisé par les autres ou qui rapporterait des reconnaissances quelconques. La mission de vie n’est pas non plus seulement la réalisation d’un projet, d’une idée ou d’une pensée qui doit être mise en action.
 
La mission est quelque chose que nous ressentons profondément en nous. C’est comme un appel de la vie elle-même qui nous dit : voici ce que je dois faire. Il faut donc bien distinguer ce qu’on croit devoir faire dans sa vie et ce qu’on sait au centre de soi. Alors, ces métiers, était-ce véritablement votre mission de vie ?
 
La serveuse du bistro : Je n’en suis plus certaine…ça voudrait-dire que ce vide provient juste de ce que j’ai vécu quand j’étais jeune à la maison…mais pourtant, même si c’était cela, il me reste tout de même un sentiment de ne pas être heureuse. J’aimerais savoir ce que je dois faire dans ma vie pour le devenir. Comment faire alors pour que je trouve justement ma véritable mission de vie ?
 
Le pêcheur : Un indice assez simple à trouver, c’est d’abord de se questionner sur qu’est-ce qui vous fait vibrer au plus profond de vous. En d’autres termes, quelles sont les actions que vous effectuez dans votre vie de tous les jours qui vous procurent un bonheur, un contentement et une joie.
 
La serveuse du bistro : Bof, je n'en vois pas vraiment…il y a peut-être quand par exemple un client se lève en se flattant le bedon et me jette un sourire de satisfaction. Mais ça n’arrive pas à tous les jours.
 
Le pêcheur : À ce moment, que ressentez-vous ?
 
La serveuse du bistro : Je ne sais pas…peut-être la satisfaction d’avoir coopéré par mon service et grâce à la bonne bouffe que nous servons ici à rendre la vie agréable à quelqu’un.
 
Le pêcheur : Ça vous procure vraiment de la joie ?
 
La serveuse du bistro : Oui, on dirait que juste ce petit geste embellit toute ma semaine.
 
Le pêcheur : Vous voyez, par cette simple fenêtre, votre joie intérieure peut ainsi s’exprimer. Je ne peux certainement pas vous dire quelle est votre mission. C’est à chacun de la découvrir. Mais je suis convaincu que si vous êtes attentive à tous ces micro-gestes et à toutes les réactions de joie intérieure qu’elles font émerger vous pourrez découvrir ce qui vous anime au plus profond de vous.
 
La serveuse du bistro : Vous me faites voir bien des choses monsieur. J’ajouterai que lorsque j’arrive à la maison et que je vois les yeux étincelant de ma fille, ceci me procure la plus grande des joies. En fait, c’est peut-être aussi dans cette direction que je devrais rechercher ma véritable mission de vie. Je crois que je vais demander un congé demain et prendre un peu de temps avec ma petite.
 
Le pêcheur : La mission de vie se retrouve dans les messages de joie qui vibrent dans notre cœur. Ils ne sont pas à rechercher ailleurs.
 
Se levant de sa chaise, le pêcheur se frotte le bedon et lui esquisse un tendre sourire. Se dirigeant vers la porte, il se retourne et lui dit :
 
Le pêcheur : J’oubliais, cette tarte fumante est la meilleure que je n’ai jamais mangée. Merci madame pour votre service attentionné. Je reviendrai certainement manger ici.
 

 
 

lundi 19 juin 2017

Être en conscience dans un bouchon de circulation


Descendant tout juste de l’autobus qui le ramène à son village après une pénible journée dans la métropole située à quelques 100 kilomètres de là, le passant gesticule de façon colérique. Soudain, il aperçoit le pêcheur marchant tranquillement sur le trottoir et l’interpelle aussitôt.

Le passant : hé ! hé ! c’est vous que j’ai rencontré dernièrement ! Vous aviez parlé de la gratitude ! Hé bien là, je n’ai pas beaucoup de gratitude envers ce service en commun. En plus d’être en retard de 15 minutes, j’ai dû attendre au gros soleil, avant finalement de prendre place dans ce bus bondé. J’ai même dû rester debout un bon bout de temps avant qu’un ado me laisse enfin sa place. Mais ce n’est pas tout…

Le pêcheur : Attendez, attendez…reprenez votre souffle monsieur et allons-nous assoir sur ce banc. Comme je viens de faire quelques petites emplettes…

Le pêcheur sort de son sac une belle bouteille d’eau bien fraîche, la débouche et la donne au passant, à la grande satisfaction de ce dernier.
Le passant : oh que vous me faites plaisir ! J’ai cru que j’allais mourir de sécheresse !

Avalant une grande gorgée, jusqu’à pratiquement s’y noyer, il laisse aller un soupir de contentement.

Le passant : Que c’est bon ! Il n’y a rien de meilleur et de plus désaltérant qu’une bonne eau fraiche !

Même si cette petite pause semble le calmer, il reprend de plus belle avec toute l’énergie de colère présente quelques minutes auparavant.

Le passant : Vous savez, non seulement le retard, le bus bondé et le fait d’être debout, mais en plus, nous sommes demeurés pris dans un bouchon de circulation pendant plus de 30 minutes interminables. Une chance qu’il y avait au moins l’air climatisé, sinon je crois que nous serions tous morts. Voyez-vous ça au bulletin télévisé de 18 :00 heures :

-      Malheureusement, 30 personnes sont décédées aujourd’hui dans un autobus en retard, bondé de monde et sans air climatisé ?

Le pêcheur :  Effectivement, ce n’aurait pas été une très bonne nouvelle.

Le passant : Oui c’est le moins qu’on puisse dire. Ce n’est pas tout. Je dois me rendre en ville chez le spécialiste pour mes implants dentaires au moins une fois par semaine dans le prochain mois. Je pense que si ça se reproduit, je vais complètement perdre les pédales. Vous voyez dans quel état je suis. Mon cœur ne tiendra pas le coup si ça continue comme ça.

Dites-moi mon ami, pendant que je vous ai débité toute mon histoire, vous êtes resté bien calme. Comment faites-vous ? J’aimerais bien savoir si vous seriez aussi calme dans la même situation que moi !

Le pêcheur :  Vous savez, le calme n’est rien d’autre que la constatation et l’acceptation de ce qui est.

Le passant : Que voulez-vous dire par là ?

Le pêcheur :  L’impatience, la colère et l’agitation sont les conséquences de l’attachement à ce que nous voudrions qui soit. Qu’auriez-vous désiré, autre que ce que vous avez vécu et de ce que vous m’en avez raconté ?

Le passant : Très facile à répondre. J’aurais voulu que l’autobus arrive au moins à l’heure, qu’il y en ait un autre pour désengorger les places disponibles et les allées et qu’il n’y ait pas eu ce foutu bouchon de circulation. Ah, j’oubliais, est-ce que ça se pourrait que la nouvelle génération de jeunes pense juste à elle. Auparavant, nous cédions la place à des personnes plus âgées…il n’y a plus de respect dans ce monde !

Le pêcheur :  Croyez-vous vraiment que tout ce que vous voulez peut toujours être présent et qu’il n’y aura jamais d’obstacles ? Vous êtes-vous demandé un instant quelles sont les raisons qui ont pu provoquer les événements que vous avez vécus.

Le passant : Non, je n’avais pas l’idée à cela. J’étais dans le rejet de ce qui se passait. Je ne voulais pas cela et ça m’a mis dans une telle colère. Je ne comprends pas ce qui m’a pris. Je n’avais surtout pas envie d’analyser toute cette situation.

Le pêcheur : Me permettez-vous un court instant de regarder ceci avec vous ?

Le passant : Comme je suis un peu moins énervé, je peux bien prendre un moment. Dites-moi donc quelles sont ces raisons d’après-vous ?

Le pêcheur :  Écoutez, je n’ai pas les réponses à tout et ne connais pas les raisons de tous les événements. Il est possible qu’un autobus soit en retard pour plusieurs raisons : accidents, bris mécanique, déviations sur la route pour causes de travaux, etc.

Pour ce qui est des moyens de transports engorgés, il est possible que la métropole n’ait pas les moyens de se procurer et de faire fonctionner plus d’autobus. Peut-être encore qu’un autre autobus ait eu une panne et un reflux de passagés s’est retrouvé dans le vôtre, ou toutes autres raisons.

Concernant les bouchons de circulation, et bien c’est la réalité des grandes surfaces urbaines provoquée par le surplus de population, l’arrivée d’une multitude de véhicules et les réparations fréquentes des réseaux routiers. Des solutions sont certainement à l’étude pour faciliter le flux de circulation, mais les moyens peuvent soit être en cours d’application ou difficiles à mettre à exécution.

Finalement, concernant la personne qui vous a cédé sa place, il est possible que certains jeunes, comme de plus vieux aient tendance à penser juste à eux. Mais encore faut-il savoir si celui que vous avez rencontré ne vous ait tout simplement pas vu, car plongé dans ses propres préoccupations ou ses moments d’inattentions.

Ce que je veux vous faire voir, c’est que nous n’avons pas le contrôle sur tout et bien des raisons inconnues provoquent ce qui se présente sur notre parcours de vie.

Le passant :  C’est bien facile d’analyser tout ceci quand nous ne sommes pas dans la folie urbaine. Je ne vous connais pas beaucoup, mais j’ose espérer que vous savez de quoi je parle quand je dis folie urbaine.

Le pêcheur :  Vous savez, bien que vous m’ayez rencontré dans votre village, j’ai vécu moi-même dans la grande ville. J’avais une petite voiture et j’étais constamment ralenti dans d’immenses bouchons de circulation.

Le passant :  Dans des bouchons avec une voiture ? Je n’ose même pas imaginer comment je pourrais faire pour vivre ainsi ! Vous vous êtes sûrement énervé à votre tour…dites-moi la vérité !

Le passant, tout heureux de sa réplique et surtout curieux de ce que le pêcheur va dire, il relève le menton dans un geste de bravade et attend impatiemment la réponse.

Le pêcheur :  La vérité c’est que moi aussi j’ai eu à plusieurs reprises des réactions émotives d’impatience et même de colère. Jusqu’au jour où j’ai constaté l’inutilité de ces mécanismes réactionnels. Ce jour en question où cela faisait plusieurs minutes que j’attendais, tout en étant préoccupé de ne pas arriver pour le souper à la maison. Je me suis mis une petite musique zen dans le système audio de mon véhicule.

Le passant :  Bon…vous allez me dire qu’il faudrait que je me mette de la musique zen dans l’autobus ?

Le pêcheur :  Non, je vous raconte seulement quelle a été mon expérience. Je me suis mis à regarder autour de moi, tout simplement. Je voyais bien quelques émotions monter en moi, mais j’ai commencé à les laisser aller. Je m’y accrochais de moins en moins, jusqu’à les délaisser complètement.

Je me suis mis à m’ouvrir à ce qui se passait autour de moi, pour me rendre compte que je n’étais pas seul dans cette situation. Je voyais le visage de tous ces gens dans les autres véhicules. Certains ou certaines présentaient des signes de nervosité ou d’anxiété, mais plusieurs étaient complètement détendus-es. Je me suis ouvert aux autres personnes, mais aussi au décor devant moi et à celui dans mon rétroviseur. Je me suis rendu compte que je commençais à vraiment exister à être en présence sans le voile de mon discours intérieur. C’est comme si j’enlevais le manteau des interprétations et des émotions pour laisser une grande place à la réalité de l’existant dans la pleine acceptation de ce qui se présente.

Lorsque nous sommes pris dans nos mécanismes d’interprétation sur ce qui se passe et que nous laissons monter l’intensité de nos émotions, notre attention diminue proportionnellement et nous nous retrouvons pris dans une vue simplifiée et déformée de la réalité. Nous nourrissons sans le savoir un malaise et des crispations qui nous emprisonnent. Nous commençons à nous en prendre à tout et à rien. La moindre perturbation extérieure nous agresse et nous tentons par tous les moyens de nous sortir de ce guêpier. Ceci devient rapidement la faute de tout le monde et nous rejetons avec force tout ce qui se présente.

Le passant :  C’est bien dans cette situation que je me suis retrouvé. Dites-moi, avez-vous un petit truc à me suggérer pour que mon prochain voyage en ville soit moins pénible.

Le pêcheur :  Je vous suggère un petit exercice très puissant dans ces circonstances : juste au moment où va commencer à se fabriquer une petite histoire dans votre tête sur ce qui se passe, regarder celle-ci se construire, tout en respirant doucement et en essayant de vous détendre. Les émotions vont commencer à vouloir prendre leur place également, regarder-les se manifester, mais continuez à respirer lentement. À ce moment, rappelez-vous que vous ne pouvez pas expliquer toutes les causes de ce qui est en train de se produire. Sans essayer de trouver toutes ces causes, laissez aller et acceptez volontairement ce qui se passe. Accepter que vous n’ayez pas le contrôle sur tout et que vous ne pouvez pas exiger qu’il en soit comme vous le voudriez.

Si le calme commence à prendre place, laissez-lui de l’espace pour qu’il s’installe pleinement en vous. Commencer à vous ouvrir ensuite à ce qui vous entoure, souriez et laissez-vous baigner dans la présence de ce qui se manifeste autour de vous. Donnez de plus en plus d’amplitude à tout ce qui est, adoptez une pleine ouverture en présence. Vous devriez être en mesure de découvrir graduellement une multitude de détails de cet environnement et ressentir un grand sentiment de liberté et de joie intérieure.

Le passant :  Vous êtes certain que cela va marcher ?

Le pêcheur :  Tout dépend si vous essayez vraiment. Je suis convaincu d’une chose, votre prochaine expérience sera certainement plus sereine et agréable. Qui sait, le prochain passant qui vous regardera descendre de ce bus aura-t-il la chance de rencontrer une personne joyeuse et rayonnante.

Avec une touche d’humour, le passant ajoute :

Le passant :  Vous me donnez presque le goût de reprendre le bus tout de suite… Sérieusement, je vous remercie beaucoup de votre écoute et surtout de tout ce que vous m’avez suggéré. Oui, j’aimerais bien être calme comme vous un jour!

Le pêcheur :  Nul besoin de l’être comme moi. Vous avez ce calme en vous. Comme je vous ai dit plus tôt, le calme n’est rien d’autre que la constatation de ce qui est. Au moment où nous acceptons et nous constatons ce qui nous entoure, nous nous plaçons dans une position en présence et le calme émerge.

Le passant :  Merci et j’espère grandement vous croiser à nouveau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


mardi 30 mai 2017

Augmenter la confiance en Soi

L’homme : J’aimerais vous entendre sur la confiance en soi. Je vous explique pour quelle raison. J’ai l’impression que je ne me sens jamais à la hauteur soit dans mon travail ou dans mes relations avec les autres personnes.

Concernant ma vie professionnelle par exemple, à toutes les fois que j’ai une nouvelle tâche à réaliser, je doute sur ma capacité à être en mesure de le faire correctement et selon ce que mes supérieurs s’attendent de moi. Je sais pourtant que j’ai suffisamment d’expérience dans mon domaine et que je vais y arriver. Je sais également que je vais y mettre les efforts nécessaires et mobiliser mes connaissances ou demander de l’aide au besoin. Cependant, j’ai toujours cette habitude de commencer à faire face à une nouvelle tâche avec des craintes. Ceci me procure de la nervosité et de l’anxiété qui sont pourtant non nécessaires dans ma vie. J’aimerais tant affronter ce qui se présente avec courage et détermination et avec la pleine confiance en moi qui me permettrait d’être en toute possession de mes moyens, sans y perdre autant d’énergie. Avez-vous une idée sur ce que je devrais faire pour acquérir une plus grande confiance en moi ?

Le pêcheur : Si tu le veux bien, regardons ton questionnement dans un autre angle. Partons de la question que tu as posée. Tu mentionnes l’idée d’une plus grande confiance en « moi ». Le « moi » en question, qui est-il ?

L’homme : C’est moi-même, qui je suis-je crois….

Le pêcheur :  J’apporterais une nuance. Tu vois, cela nous amène à l’interprétation de ce que tu es. Ce « moi » n’est pas ce que tu es vraiment. Le « moi » est une description de ce que tu crois être. C’est une évaluation de ce que tu es et cette évaluation est très éloignée de ta vraie nature. Le « moi » t’amène à toutes sortes de remarques sur que tu es et sur les façons que tu devrais faire les choses ; dans ce cas-ci réaliser les tâches correctement pour être à la hauteur. Cette discussion intérieure de ce « moi » sur ce que tu es ou ce que tu devrais faire, elle agit comme une sorte de grand juge qui alimente le sentiment de doute. Curieusement, la peur et l’anxiété qui se manifestent proviennent de ce « moi » qui s’évalue, qui se dévalorise et se sous-estime sans cesse sur sa capacité à faire correctement les choses.

Ce « moi » fait tellement une grande campagne de peur dans ta tête, qu’il entraîne aussi des craintes sur ce qu’il croit que les autres vont penser. Il interprète à l’avance notamment ce que tes supérieurs pourraient penser de tes actions et de toi, si par exemple tu ne faisais pas les choses de telle ou telle manière. Le travail n’est pas encore commencé que ce « moi » de doute et de peur se met déjà en mode de condamnation des actions potentielles non encore réalisées. Il en résulte un empoisonnement de tes énergies vitales qui justement vont être nécessaires pour réaliser les tâches prévues. Il agit comme un paralysant sur ta propre vitalité. Il peut même faire en sorte de te pousser à effectuer des actions qui se seraient faites autrement sans tout le bouleversement émotionnel qu’il a lui-même créé.

Alors, dis-moi, veux-tu toujours avoir, comme tu le dis, une plus grande confiance en ce « moi », alors que c’est lui-même qui te juge sévèrement. Peux-tu faire confiance à ce « moi » jugeur de ce que tu fais et de ce que tu es. Crois-tu vraiment que c’est en lui qu’il faut faire augmenter ta confiance ?

L’homme : C’est vrai que j’ai l’habitude de me dévaloriser et de me juger sévèrement… Vu comme ceci, je devrais changer mon expression alors ! Plutôt que de dire j’aimerais avoir une plus grande confiance en « moi », dire : augmenter…eh… en fait, je ne sais pas vraiment quoi dire à la place.

Le pêcheur : Alors, poussons un peu la discussion. Dis-moi qui se juge ?

L’homme : C’est l’idée que je me fais de « moi », en fait c’est ce « moi » qui juge les actions que je m’apprête à réaliser.

Le pêcheur : Excellent. Pour que tu puisses affirmer ce que tu viens de dire, il faut que quelqu’un d’autre en toi ait constaté ce que fait ce « moi ». Je dirais donc que c’est le « Je » qui voit ce « moi » qui se juge constamment.

L’homme : Ce « Je » alors, est-ce que c’est le Soi, est-ce que c’est ce que je suis vraiment en-dehors de l’envahissement du « moi ».

Le pêcheur : C’est exactement cela. Je te ramène maintenant à la première phrase que tu m’as mentionnée : tu aimerais m’entendre sur la confiance en soi. Nous y voici donc à ce « Soi ». Ne serait-il pas mieux de dire : comment augmenter la confiance en Soi.

L’homme : Comment peut-on faire ceci ? Moi…  oups… « Je »… n’en ai aucune idée !

Le pêcheur : Pour augmenter la confiance en Soi, il faut juste faire porter son attention sur ce Soi qui regarde ce qu’il y a à réaliser. Tu l’as dit toi-même lorsque tu as mentionné que tu sais que tu as assez de connaissances, d’expérience, que tu connais les efforts à mobiliser et les moyens pour recourir à de l’aide au besoin. Tu sais et tu ressens toutes ces choses avec un certitude et sans l’ombre d’un doute. Tu sais aussi qu’il faut du courage et de la détermination pour affronter les tâches à réaliser. Si je te demandais, es-tu certain que ça prend toutes ces choses pour réaliser ces tâches, que répondrais-tu ?

L’homme : Je te répondrais, oui j’en suis certain.

Le pêcheur : Et si je te demandais en plus, est-ce que tu as vraiment confiance en ce que tu me dis ?

L’homme : Bien certainement. Je te dirais que je suis absolument confiant de te dire que cela prend des connaissances, de l’expérience, etc. et que rien ne peut me ferait changer d’avis à ce sujet.

Le pêcheur : Tu vois, ceci est la vraie confiance en « Soi ». Tu ressens toute la force et la puissance de cette confiance quand tu es dans le « Soi » ou le « Je ». Ceci est la vraie confiance en « Soi » et elle augmente quand tu as décidé de changer l’angle de ton attention. Plutôt que de maintenir celle-ci sur le « Moi » qui ne fait que freiner ton ardeur et ta détermination, tu t’ouvres à la force de ce que tu es vraiment. Le « Moi » juge et anticipe les choses avec doute, alors que lorsque tu dis « Je » sais que cela prend telle ou telle chose pour faire face à ce que j’ai à faire, je les mobilise avec confiance. Tu peux maintenant reprendre ta place et avancer avec confiance dans toutes les tâches qui se présentent à toi. N’est-ce pas ce que tu souhaitais vraiment ?

L’homme : C’est absolument cela. Maintenant tout s’éclaire sur cette confiance en Soi. Je vous remercie infiniment.

Le pêcheur : Ne me remercie pas, fais juste apprécier cette capacité que nous avons tous et toutes de nous replacer au cœur du vivant, dans cette grande énergie qui provient de la confiance en son « Soi ». Celle-ci nous permet d’être en pleine possession de nos moyens et augmente l’énergie nécessaire pour réaliser ce que nous avons à faire.





 

 

 

 

jeudi 11 mai 2017

L’immobilité de la conscience en présence


La conscience ne bouge jamais. Vous n’allez pas dans des lieux différents lorsque vous êtes dans la conscience en présence. Les endroits, les événements, les gens se présentent à votre état de conscience et à l’étendue de celle-ci. Cet étendu est ce que nous pourrions nommer le champ de la conscience. Vous êtes toujours là, sans bouger, ressentant la conscience en présence, mais en même temps, complètement ouvert à ce qui est et ce qui se manifeste.

Prenons l’exemple de conduire avec sa voiture sur une autoroute. Lorsque nous nous déplaçons en voiture, la conscience ne se déplace pas. Le corps est dans la voiture, le véhicule avance, mais les autres voitures à l’avant ou à l’arrière apparaissent à la conscience, les lignes pointillées et les paysages arrivent à mesure à la conscience. Autre exemple, j’ai eu l’expérience dans ma vie de visiter plusieurs pays et même si je me déplaçais physiquement, tous ces nouveaux environnements se présentaient à ma conscience.

Il est important ici de noter que vous n’êtes pas limité à la conscience. La conscience est un état que vous ressentez tout en étant témoin de cet état, pour dire simplement, vous savez que vous êtes dans l’état de conscience. Nous pourrions dire que vous percevez cette conscience et ressentez les effets lumineux de celle-ci. Ne recherchons pas une lumière physique comme une ampoule allumée lorsqu’il est question d’effets lumineux. Ce mot sert plutôt à exprimer qu’il y a une grande clarté du monde qui nous entoure et de celui à intérieur de nous.

C’est comme si vous étiez calme et regardiez une fleur. Tout d’abord, vous avez conscience des formes générales de celle-ci, mais plus vous vous ouvrez et plus votre attention s’amplifie, plus les formes et les odeurs de cette fleur s’intensifient, plus les détails apparaissent dans votre champ de conscience.

Faites une autre expérience par exemple, celle de goûter une gorgée de vin. Lisez tout d’abord l’étiquette sur la bouteille et imprégnez-vous des détails descriptifs de ce vin. Ensuite, prenez-en une gorgée mais sans l’avaler. Essayer de vous ouvrir avec attention sans effort à tous les détails que vous percevez de ce vin : goût boisé, fruité, présence d’alcool, différents parfums, textures de ce liquide. Avalez cette gorgée et soyez attentif aux vapeurs qui circulent au niveau de votre nez et les subtiles traces de saveur qui demeurent dans votre bouche. Ici, nul besoin pour cet exercice d’être un expert en vin. Je vous invite plutôt à devenir un expert de votre propre ressenti. Tous ces détails, il ne faut pas les analyser avec des mots ou les décrire avec votre réflexion. Soyez seulement attentif, présent à ce qui se manifeste dans cette simple action de boire une gorgée de vin. Si vous en venez à vous séparer de la tendance à réfléchir à ce qui se passe et plutôt faire place à ressentir, vous verrez que ce qui est ressenti passe par l’ouverture et est capté par la conscience en présence. Cette ouverture élargit notre présence à ce qui est, à ce qui se présente dans les formes les plus subtiles à notre conscience. Les quelques descriptions sur la bouteille qui vous ont aider tout d’abord à identifier certains éléments de ce vin, cèdent la place à la richesse indescriptible des détails vécus par le ressenti. C’est par la conscience que ces détails apparaissent et peuvent être ressentis en soi.

La conscience elle-même n’est pas mouvement, elle est totalement disponible à ce qui se présente. Ce qui est actif, c’est l’action de calmer notre cerveau et de diriger notre attention vers cette conscience et de se placer dans une position de conscience. Ce qui est actif aussi, c’est l’énergie vivante de la saisie que nous sommes dans cet état de conscience. Nous ressentons les reliefs les plus fins, les plus précis du vivant qui se manifestent et qui sont captés par cette conscience. Dans cet état de conscience, la vie manifestée et captée par ce champs élargi peut devenir aussi pur que le cristal ou le diamant. Dans l’exemple alchimique souvent cité de Midas découvrant comment changer tout en or, nous pouvons dire qu’avec cet état de conscience en présence, tout devient pur comme de l’or.

Ceci fait émerger des expériences que nous pourrions qualifier de sommets. Certaines personnes escaladent le Mont Everest ou effectuent des activités intenses pour vivre ces états prononcés d’attention et de ressentis conscients. Ces expériences sommets sont pourtant disponibles, là, maintenant, aussitôt que vous décidez de vous placer dans un état de conscience en présence à ce qui se manifeste. Ces intenses ressentis sont des moments forts de vie. Plus nous prenons des moments de conscience en présence, plus notre vie s’enrichie et prend de l’expansion.

Les exemples précédents portaient sur la dimension physique de notre corps. Pour ce qui est du monde psychologique ou mental, nous savons que nos pensées et nos idées se déplacent dans notre tête. Elles vont et viennent sous différentes formes imagées, se projettent dans le futur ou font des retours dans le passé ou même discute sur ce qui se passe maintenant. Il y a un mouvement continuel qui bouge sans cesse. Toutes ces idées et ces pensées se présentent également à notre conscience. Comme celle-ci est immobile, tous ces mouvements intérieurs se présentent dans le champ de la conscience. Elle constate ce va et vient de ces idées et pensées qui viennent et qui s’en vont.

Se placer dans un état de conscience en présence de ces manifestations mentales est un renversement très important. Plutôt que de regarder notre vie avec ces pensées qui vont et viennent, nous sommes présents à ces mouvements et sommes capables de distance avec ceux-ci. Nous commençons à nous séparer de ce avec quoi nous regardions notre existence, c’est-à-dire par nos pensées. Nous pensions notre vie avec les idées ou les constructions mentales sur celle-ci. Maintenant, en nous plaçant dans l’état de conscience en présence de ces idées ou constructions, nous les voyons apparaître à notre conscience en ouverture et sommes témoins de leurs manifestations. Nous ressentons que nous ne sommes pas ces idées ou pensées, nous retrouvons notre propre ressenti, nous constatons par ce champ de la conscience notre monde intérieur et toutes ces histoires fabriquées dans notre cerveau.

Quand nous ajoutons la présence à la conscience, nous faisons intervenir la dimension de l’attention active, mais sans effort. Notre conscience est ouverte à ce qui se présente et nous sommes attentifs à ces phénomènes qui se déploient dans celle-ci. L’action d’être présent à la conscience et aux phénomènes nous permet d’exister par notre présence à ce qui est et ce qui se manifeste. Nous sommes là, ici et maintenant. Nous marchons libre et ouvert et découvrons toute la richesse et les reliefs qui se présentent à notre conscience immobile et présente à tout ce qui se manifeste en cette vie.